Le destin de Grace Kelly

Les Baux-de-Provence célèbrent tout l’été celle qui raviva les liens entre les deux rochers il y a tout juste trente ans.

Le 24 juin 2012 | Mise à jour le 24 juin 2012

PAR CATHERINE SCHWAAB

Elle a 52 ans, le visage lisse, le chignon impeccable sous son panama. En tailleur et chemisier de soie abricot – sa couleur favorite –, elle porte des clips d’oreilles, une broche en or, une pochette. Fidèle à son chic et à sa simplicité. A côté d’elle le prince, 24 ans, filiforme, porte la cravate rayée sous son costume marine. Sur la place de l’église des Baux-de-Provence, ils assistent à un ballet folklorique en costume provençal. Le village est en fête, en ce week-end de juin 1982. La princesse Grace de Monaco est venue en visite avec son fi ls Albert, marquis des Baux, recevoir officiellement les clés de la ville. Les télévisions française, allemande, luxembourgeoise se sont déplacées pour l’événement. Le week-end est très gai. On échange des cadeaux – une litho d’Yves Brayer, un paysage de Luc Hueber et la médaille de la cité pour les Grimaldi, un plat d’argent royal pour la mairie. Il y a le déjeuner, savoureux, une promenade dans les ruelles pavées, un concert de musique de chambre par le Quintette de Monte-Carlo, la messe du dimanche, les danses et les discours. Dans l’assistance, on reconnaît Bernadette Chirac. Ces festivités joyeuses démontrent l’attachement des habitants à cette souveraine qui, par amour, a quitté sa patrie et la gloire pour une petite principauté européenne aux antipodes de sa Pennsylvanie natale. Un lieu dont elle ignorait l’existence, vingt-six ans plus tôt. Flash-back…

Elle a 26 ans en 1955 et un statut de star. En une poignée de films, Grace Kelly a illuminé en douceur le firmament des actrices, se payant même le luxe de voler la vedette à Ava Gardner dans Mogambo, de John Ford. Cette année-là, elle décroche l’Oscar de la meilleure actrice pour Une fi lle de la province, de George Seaton. Mais c’est surtout les trois films d’Alfred Hitchcock qui l’ont installée au sommet. Le crime était presque parfait et Fenêtre sur cour, en 1954, et La main au collet, en 1955, exaltent à la fois sa beauté et ses ambiguïtés. Qu’a-t-elle donc de plus que les autres? Eh bien, elle attire et elle intimide. Sa sensualité particulière est faite de retenue, de chic et de mystère. Grace joue sur un registre bien différent de ses contemporaines. Elle dégage une lumière très spéciale, elle rayonne mais ne semble pas consciente de ses atouts. Elevée «à la prussienne», comme elle le dira en riant, dans l’austérité et le culte de l’effort, elle a gardé de son éducation les manières d’une jeune fille de bonne famille. Parmi son frère et ses deux soeurs débordant d’énergie, la rêveuse détonne et fait le désespoir de son père. Il faut dire que, dans cette famille, la valeur cardinale, c’est le sport. C’est ainsi que papa, ancien maçon et champion olympique d’aviron, a fait sa réussite – il possède aujourd’hui une briqueterie et une des premières fortunes de la ville. Grace, elle, a toujours préféré ses poupées et ses saynètes solitaires. Douce, discrète, docile enfant mais aussi charmeuse, gaie et toujours positive au collège, elle sent très vite que son destin sera le théâtre.

«Mariage du siècle ?» La princesse rectifie: «Carnaval du siècle !»

Opiniâtre, elle réussit à convaincre ses parents, qui la laissent partir prendre des cours à l’Académie de New York. Elle ira habiter l’hôtel Barbizon, dans l’Upper East Side, où les messieurs sont interdits. Les débuts sont diffi ciles, elle doit courir des dizaines de castings sans pour autant déroger à son style: mademoiselle se présente les mains gantées! Est-ce ce petit plus qui lui vaut ses contrats de pub et de mannequinat ? Grâce à eux, elle arrache son indépendance et s’émancipe de sa famille, bien obligée de saluer ses réussites. Ne répète-t-on pas à tout bout de champ chez les Kelly: «Choisissez-vous un objectif, acharnez-vous jusqu’à ce qu’il se réalise».

Le 6 mai 1955: première rencontre. Grace Kelly à 25 ans, le prince 31. Ils se marieront un an plus tard. © Michou Simon
Le 6 mai 1955: première rencontre. Grace Kelly à 25 ans, le prince Rainier III, 31. Ils se marieront un an plus tard.
© Michou Simon

C’est ce mélange d’entêtement, de distinction et de sourire radieux qui fait toute sa séduction. En cette année 1955, le prince de Monaco a failli ne pas la croiser. La belle est à Cannes pour présenter La main au collet. C’est le mari de son amie Olivia de Havilland qui lui propose une séance de photos à Monte-Carlo, aux côtés du prince Rainier. Pierre Galante, journaliste à Paris Match, vise un «bon sujet photo», comme on dit à la rédaction. Il imagine la réunion – l’union? – de ces deux vedettes, chacune en son domaine: Grace, une étoile du grand écran, et le prince, seigneur du Rocher qui ne brille pas encore de tous ses feux. Le reportage s’annonce diffi cile car l’actrice a un emploi du temps surchargé. Elle ne peut pas mettre un pied dehors sans être assaillie par les photographes et, de plus, elle ne connaît pas ce monarque, encore moins la Principauté, dont le statut lui échappe complètement. Citoyenne américaine, elle ignore tout des subtilités politiques de la vieille Europe qui cumule républiques, royaumes… et principautés. D’ailleurs, quand seront annoncées les fi ançailles, ses parents croiront d’abord qu’elle épouse « the prince of Morocco » et confondront Monaco et Monte-Carlo!

En route pour le Rocher ! Sa voi-ture, suivie par les paparazzis, se fait percuter légèrement sur la fameuse corniche surplombant la côte. Hormis cet incident, elle débarque sans encombre à l’hôtel où il y a une panne d’électricité! On n’est décidément pas en Amérique… Impossible de repasser sa robe. Il faut changer de tenue. Elle choisit une chatoyante robe prune à ramages sur fond sombre. Mais… –horreur !– elle n’a pas de chapeau assorti ! Son habilleuse pleine de ressources lui confectionne un ravissant serre-tête en fl eurs artifi cielles dont elle surmonte son chignon. Certes, avec sa distinction naturelle, un rien l’habille, mais là, c’est une splendeur. Miss Grace Kelly s’achemine donc au palais, à la rencontre du prince… qui est en retard. Elle déambule avec le chef du protocole dans les salons lambrissés, s’arrête sous les ors et les tentures, qu’elle regarde véritablement comme une touriste, à la fois subjuguée et dubitative. Le voilà… Il a six ans de plus qu’elle, est plutôt bel homme, a un charme latin empreint d’une force tranquille. Ce n’est pas le coup de foudre, c’est une approche prudente. Lentement mais sûrement, la séduction réciproque opère. L’un et l’autre se sentent à un tournant de leur vie: le prince Rainier est toujours célibataire, à 33 ans, et les Monégasques commencent à s’impatienter. Ils rêvent d’une famille royale ! Grace, quant à elle, est tiraillée entre sa carrière et son désir d’avoir des enfants. Au fi l des mois, la romance se dessine. Le prince se rend à Philadelphie pour demander solennellement la main de sa promise, tandis qu’elle commence à remplir ses dizaines de malles en vue d’une longue émigration.

Elle se fait livrer d’Amérique jambons,confitures, vitamines et bas Nylon…

Ensuite, c’est «le mariage du siècle»… que Grace rectifi era en riant: «Le carnaval du siècle !» Devant 3 millions de téléspectateurs. La réalité sera moins rose quand elle découvrira les lois d’airain du protocole monégasque et les journées infernales de son mari, qui travaille sans relâche pour développer la Principauté, laquelle vient de bénéfi cier d’une médiatisation fabuleuse. Casinos, hôtels, opérations immobilières, négociations juridiques, statut politique… Il doit être sur tous les fronts. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de lui prodiguer conseils et recommandations nécessaires à sa nouvelle vie. Il lui faut donc par elle-même concevoir son rôle d’actrice de la Principauté, et en découvrir les subtilités. De plus, Grace doit apprendre le français. Habituée à donner des interviews avec aisance, elle se retrouve embarrassée face à des reporters qui ne parlent pas anglais. Sans oublier le personnel du château… Sa vie ne lui laisse pas le temps d’avoir le mal du pays ; en revanche, si elle apprécie la gastronomie française, elle ne sacrifi e pas ses goûts américains : chaque mois, la princesse se fait livrer ses jambons, confi tures, vitamines, bas Nylon, ainsi que du bourbon du Kentucky, la boisson préférée de Rainier! Enceinte de Caroline, elle n’oublie pas non plus ses origines irlandaises et leurs traditions: elle fait draper de soie verte la bibliothèque du palais, transformée en salle d’accouchement. Cette couleur garantirait bonheur et prospérité au nouveau-né. On n’est jamais trop prudent. Peu à peu, entre ses devoirs maternels et sa gestion de l’intendance, la princesse Grace trouve ses marques. La famille s’agrandissant, son mari achète une propriété à Roc Agel, «une ferme confortable», estime-t-il.

En réalité, une vaste résidence, un «ranch» de 14 pièces que la princesse conçoit et décore: salle de gym, salle de projection, mais aussi potager, poules, vaches et quelque 4003arbres fruitiers. La famille s’y retrouve le week-end en toute décontraction. Grace, qui a tenu à ne pas confi er ses enfants aux nounous, joue les maîtresses de maison et laisse tomber rouge à lèvres et bijoux. Les petits font les fous, Rainier se détend, c’est une famille heureuse. Au palais, Grace imprime doucement sa marque et décore la chambre conjugale avec des meubles du peintre Toulouse-Lautrec. L’extérieur n’échappe pas à son attention. Très attachée à l’harmonie des lieux et à l’histoire du palais, la princesse s’est plongée dans ses origines architecturales et en fera modifi er la couleur. De jaune paille, elle le fait repeindre en rose saumon, estimant qu’il s’intègre ainsi mieux dans le paysage. C’est encore sa couleur actuelle. En 1964, la princesse crée sa fondation, une oeuvre internationale de bienfaisance qui prendra une dimension importante et agit – encore aujourd’hui – sur tous les fronts: pauvreté, recherche médicale, musique, danse, littérature irlandaise. Hyperactive et scrupuleuse, elle se lève à 6 h 30 et prend son petit déjeuner seule. Courrier, coups de fi l, préparation de réceptions et de voyages offi ciels… Elle aime emmener ses enfants dans ses déplacements, au risque de voir ses interlocuteurs froncer les sourcils quand ils jouent les terreurs. Grace sait aussi exploiter ses talents diplomatiques si la fonction l’exige. Par exemple, en 1962, lors de la crise qui opposa le prince Rainier au général de Gaulle, elle sut convaincre le militaire que les Grimaldi étaient «la famille royale» des Français. Dans ces conditions, pas question de toucher aux prérogatives de la Principauté!

Puis, en 1966, elle joua certainement un rôle modérateur dans le confl it qui éclata entre le prince et son investisseur, Onassis. Là encore, elle fi t pencher la balance en faveur de son mari. A plus d’une reprise, Grace dut repousser des offres de Hollywood, à commencer par le fi lm de Hitchcock «Pas de printemps pour Marnie», après son mariage. Pour les Monégasques, il n’en était pas question. Princesse, c’est un contrat exclusif! Leur souveraine s’est inclinée. Quand les enfants ont grandi, elle s’est orientée vers une forme de création plastique: plus question de jeter les Bottins téléphoniques dans la maison, Son Altesse s’en servait pour y faire sécher des fl eurs. Lesquelles allaient composer des tableaux qu’elle a commencé à exposer. Le prince Rainier admettait que son épouse souffrait d’une certaine nostalgie de sa vie d’actrice. «Cela lui manquait de ne pas jouer, concédait-il en 1990 dans Paris Match. Beaucoup. Mais c’est surtout la scène qu’elle regrettait, plus que le cinéma. C’est pourquoi elle s’est lancée dans la lecture de poésies. Ainsi, elle ne risquait pas de trop s’attirer les critiques. Remarquez, les gens sont si bêtes que certains ont trouvé à redire…» Mesquineries. Ses lectures étaient très applaudies au Festival d’Edimbourg. C’est à la veille d’un de ces récitals, le 14 septembre 1982, à 6 heures du matin, que sa vie s’est brutalement interrompue.

Source: parismatch.com

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